De sève et de vent…

Entre Bruges et Damme : le canal… et le vent.
Le vent dominant. Soufflant fort. Déterminé.
Pas le zéphir chanté par Georges Brassens : doux, frais, léger et agréable.
Là ? un vent du Nord, violent et tenace. Un aquilon joufflu qu’on n’attend pas vraiment. Il surprend. Il décoiffe. Il fait danser les flamandes sur place.
Il dévie le cours des arbres qui ne peuvent pas se soustraire. Comme des béguines saluant le Ciel, ils sont rangés, étonnamment penchés, défiant les lois de la gravité. Ils ont grandi dans le souffle. En tenant bon. Phénomène d’anémomorphose, disent les savants : une modification de la forme des plantes et des paysages végétaux sous l’effet de vents forts.  Ils sont « de vent », les arbres du « plat pays »…

Mais ils sont aussi « de sève ». Ils sont de ce liquide nourricier qui les traverse et leur donne la force, la vigueur et la vitalité. Jusque dans leurs extrémités les plus fragiles. La sève qui leur donne la croissance. La sève qui leur permet de vivre. La sève qui autorise, à l’heure voulue, les bourgeons, les feuilles et les branches. La sève qui donne aux arbres cette élasticité qui leur permet de « danser de joie [1]» et de devenir, par leur mouvement, les signes d’une force invisible et impalpable.

Ce qui fait la beauté de ces grands arbres obliques tout le long du canal, c’est qu’ils tiennent à la fois de la sève et du vent. Ne serait-ce pas également ce qui fait celle des êtres humains ?

Parce que nous sommes « de sève ». De la vie et du sang de notre histoire. Avec ses heurs et ses malheurs. Sève des joies et des espoirs, des tristesses et des angoisses. Sève qui monte de nos racines enfouies dans nos terres secrètes. Quoi de plus beau que de chercher à nommer d’où nous venons, ce qui nous constitue, de repérer nos sources, les « ce sans quoi » et les « ceux sans qui » nous ne pouvons pas vivre. Bonheur d’être des hommes et des femmes « de sève ».

Mais nous sommes aussi « de vent ». De ce vent fou des évènements et des rencontres qui nous déportent de nos chemins et mettent à mal nos projets bien ficelés. Au risque de nous faire fléchir, de nous tordre ou de nous désaxer.  Et nous sommes cependant bien vivants…

Comme ils sont beaux,  ces êtres qui ne poussent pas « comme il faudrait » : en eux, une Vie fait son œuvre. Comme il est bon de regarder ce que l’imprévu de la vie nous permet de devenir… Bonheur d’être décoiffés !

Les arbres des alentours de Bruges me font penser à la Pentecôte qui vient. A notre Église, « de sève » sans doute. Et « de vent », aussi.
Église nourrie de la sève de l’évangile, d’une Tradition qui coule en elle mais qui risque toujours de devenir une habitude, une lettre morte ou un folklore… A n’être que « de sève », les chrétiens ne seraient que des petits enfants sages et gentiment obéissants.
Église aussi de ce Vent fou de l’Esprit : il déconfine les apôtres que nous sommes, reclus derrières les portes verrouillées de nos Cénacles. Souffle puissant de Dieu qui nous dégage, nous entraine et nous demande d’être présent à ce nouveau monde qui nait. Quitte à ne pas pousser « comme il faudrait »…

J’aime penser la Pentecôte comme une anémomorphose continuelle de l’Église… Église un peu « tordue », il faut bien l’avouer… qui grandit comme elle peut. Elle n’en est pas moins belle, quand elle se laisse modifier sans grimacer.
Le vent de Dieu passe sur elle. Il imprime à sa vie un mouvement qui est propre au temps qui est le nôtre. La sève est vivifiée. « Chaque temps est appelé à une Sainteté qui lui est propre, disait Madeleine Delbrêl. Ce serait abimer le Royaume de Dieu que rêver pour le XX° siècle le type de sainteté du XIII°. Le progrès humain est dans le plan de Dieu qui n’a pas fait au hasard l’homme intelligent, ingénieux et social. [2]»

Esprit de Pentecôte, étonnant sculpteur d’arbres…

[1] Psaume 95
[2] Œuvres complètes – Tome 1 – Lettre à l’Abbé Lorenzo 1932 – Nouvelle Cité – p. 190

Polders - Damme 07 020

Cette chronique est parue dans La Vie – n° 3900 du 28 mai 2020

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