Le bonheur : ici et maintenant

« L’évangile est lumineux,écrivait Madeleine Delbrêl : 2000 ans de réflexion compliquée sur lui le rendent parfois obscur », au point pour un grand nombre de nos contemporains de le reléguer aux oubliettes de l’ennui. C’est un grand art – il faut le reconnaître ! -, d’avoir su le rendre rébarbatif, monotone et insignifiant pour tant d’êtres humains. C’est un grand art d’avoir réduit cette Parole de feu à des idées de sacrifice de soi, d’abnégation, d’empêchement de vivre ; et de l’avoir ensoutanée, institutionnalisée, enfermée dans des rites et des préceptes moralisants. L’évangile témoigne pourtant de bien autre chose : il parle d’un bonheur possible. Et sans attendre. Ici et maintenant.

L’homme de Nazareth qui parcourait les villes et les villages de Galilée n’avait qu’un seul désir au cœur : que l’homme vive et soit heureux. Au fil de ses rencontres, on le voit relever, consoler, guérir, réintégrer. Sa conviction profonde ? Qu’il y a du bonheur à vivre en frères et à se savoir fils. Cela lui suffisait.  L’art de vivre qu’il initiait autant par ses paroles que par ses actes répondait à l’attente profonde que porte en lui chaque être humain : « qui nous fera voir le bonheur [1]? ».

Les huit béatitudes que les évangélistes ont consignées dans leurs écrits cristallise tout ce qu’il est, tout ce qu’il a, tout ce qu’il donne… et tout ce que l’homme peut devenir. Les quelques mots qu’il prononçait il y a deux mille ans sur une montagne donnent un ton nouveau à l’aventure humaine. Ils conduisent l’homme, disent les chrétiens, à ce qu’il porte en lui de plus essentiel. Aucune mièvrerie dans le discours de Jésus. Aucune extravagance. Seulement la tranquille conviction qu’il n’y a pas de vie surnaturelle qui ne soit d’abord authentiquement humaine.

Aux foules qui se pressent autour de lui pour entendre de sa bouche une parole de vie, il dit qu’il y a du bonheur pour ceux qui se savent pauvres dans leur cœur. Pas pour les boursouflés de l’ego, les sachant-tout et les repus. Bonheur, dit-il, pour ceux qui savent se remettre en question, qui consentent à croire qu’ils n’ont encore rien compris, qui se laissent désinstaller de leurs principes, de tout ce qui « va de soi ». Et même de leur pauvreté.

Il y a du bonheur pour ceux qui pleurent. Pas pour les larmoyants et les geignards. Pas pour les pathétiques, les gémissants. Mais plénitude de vie pour ceux qui se laissent toucher au plus intime de leur être par la vie qui va : par les joies, les soucis, les tristesses, les angoisses et les espoirs de ceux qui vivent autour d’eux.

Il y a du bonheur, dit-il encore, pour les doux. Pas pour les durs, les raides et les rigides. Et pas plus pour les mous. Joie simple pour ceux qui ont le cœur tendre, capable de compassion, de bienveillance et de charité juste.

Il y a du bonheur pour ceux qui se passionnent pour la justice, pour ceux qui refusent le fatalisme et la résignation. Il y a du bonheur pour ceux qui savent s’insoumettre et se révolter quand l’homme est malmené. Il y a du bonheur pour ceux qui savent s’insurger contre la bêtise humaine. Pas pour les déserteurs.

Il y a du bonheur pour ceux dont le cœur est capable de miséricorde, autant pour d’autres que pour eux-mêmes. Pour ceux qui croient davantage en l’avenir qu’aux erreurs du passé.

Il y a du bonheur pour les cœurs purs, pour ceux qui ne calculent pas, ne gauchissent pas et ne biaisent pas. Bonheur pour ceux qui aiment sans enfermer et cueillent l’instant comme on cueille une première fleur de printemps. Bonheur pour ceux qui sont capables de s’étonner.

Il y a du bonheur pour ceux qui s’acharnent à faire la paix, pour ceux qui s’y passionnent avec patience.

La plus étrange – et presque insupportable – de ces béatitudes reste la dernière : il y a du bonheur, dit le Christ, pour ceux que l’on insulte et sont persécutés. Rien à rechercher de ce côté-là : il n’y a pas à prendre les devants ! A certaines heures de la vie, la croix arrive comme conséquence des autres béatitudes. Fruit douloureux d’une cohérence de vie : la vie de Jésus en témoigne.  Seuls ceux qui traversent cela peuvent le comprendre et en dire quelque chose. On ne peut, pour la comprendre, que contempler le Christ. Et il se peut que sa résurrection fasse signe.

A rencontrer en vérité les gens qu’il croisait sur les chemins, à demeurer dans le cœur de son Père, il pressentait que toute vie porte en elle une profondeur d’éternité. C’est cela, sans doute, qu’il voulait dire quand il disait que « le Royaume s’approche ». Dans cet art de vivre là, semble attester la vie de Jésus, une Vie advient dans la vie ordinaire. Elle est comme irradiée. A ceux qui cherchent à être humain comme lui : miséricorde, compréhension de Dieu, terre en cadeau, consolation, bénédiction. Sa profondeur est une visitation de Dieu. Il donne à l’homme la vraie mesure de ses jours. A le contempler, on comprend vite que ne sont vraiment humains que ceux qui, comme lui, se tiennent sur la route : le bonheur annoncé par Jésus, dit André Chouraqui, a quelque chose à voir avec la marche, l’aller-vers, le déplacement.

La vie que propose Jésus est celle d’un bonheur simple et relié. Le bonheur qu’il présente n’est pas tant la recherche d’un « bien-être » pour soi que d’un « être-bien » pour d’autres. Il y a, dit l’évangile, du bonheur à goûter en cherchant à vivre et à faire vivre. Le bonheur est alors la conséquence d’une vie risquée, donnée et exposée. Il a quelque chose à voir avec une plus haute qualité d’humanité.

Jésus est réellement un maître de bonheur. Il révèle à celui qui cherche à le suivre son désir le plus intérieur et le libère. La prière et la méditation que les chrétiens expérimentent conduisent le croyant sur le chemin de son cœur où se laisse entendre son plus intime désir. Il y découvre que le bonheur se reçoit dans l’expérience simple d’être la personne qu’il est au plus profond de lui-même.
Alors résonne comme une promesse qui s’accomplit la parole de Jésus : « je suis venu pour qu’ils aient la vie , la vie en abondance [2]».

Raphaël Buyse

[1] Psaume 4
[2] Jean 10,10

Cet article est paru dans La Vie n°3805 du 2 août 2018

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