Sacré Jean !

C’est quand même une drôle d’affaire…
Un vieux couple. Des gens bien. Ils sont, comme on dit, « de bonne famille ». Le drame de leur vie, c’est qu’ils n’ont pas d’enfant. Alors ils font leur vie « avec », comme on dit. Il faudrait plutôt dire qu’ils ont fait leur vie « sans ». Le texte dit qu’Elisabeth était stérile : allez savoir ! Pourquoi pas lui ?

Un jour – crac – un ange. Enfin, « crac », ce n’est peut-être pas le mot qu’il faut !
Même pas qui apparaît à la vieille femme. Non, un ange qui apparaît à Zacharie. Il est en plein travail au Temple :  c’est l’heure des encensoirs. « Zacharie fut bouleversé et la crainte le saisit » : peut-être une impression d’être enfumé. On le serait pour moins !
– « N’aie pas peur, lui dit l’ange ! Ta femme va enfanter… »
« N’aie pas peur, sois sans crainte » :  c’est vite dit, quand même !…
Traduction libre : « Je suis un vieux monsieur, ma femme est vieille, ménopausée… » : ça lui en bouche un coin, cette annonce là ! Zacharie ne sait plus bien quoi dire. Il reste la bouche bée. Le souffle coupé, l’encensoir dans la gorge. Aphone. Pantois.
Muet, quoi…

Ça ne vous arrive jamais, à vous, d’avoir le souffle coupé, d’être comme sidéré, rendu quasi-muet par quelque chose qui vous bouleverse et qui déroute vos plans ? Moi oui !
C’est quelque chose comme cela que doit vouloir dire le texte : il y a des choses en nous, autour de nous qui nous enlèvent, à certaines heures, les mots de la bouche et nous rendent muets comme des carpes…
Faire « avec »… Ou bien faire « sans ».

Zacharie rentre chez lui.
La vieille Elisabeth sent que ça bouge en elle. « Quoi ? ». « Qu’est-ce ? »
Elle se découvre enceinte. Le comment du pourquoi : on ne le saura jamais. On sait seulement que pendant 5 mois, elle n’en dit rien.  Cinq mois ! Elle cache ce qu’elle est : ce n’est pas un mensonge. Seulement un silence.
Déni de grossesse ?  Qui sait…
Ce « quelque chose » en elle surprend. Elle ne veut pas y croire. « Ce n’est pas moi », se dit-elle. Alors elle doute. Elle ne peut pas y croire. Elle ne sait pas y consentir. Elle n’ose pas. A certaines heures, c’est difficile d’être ce que l’on est. Et ça tourne dans sa tête. « Je suis stérile : on me l’a toujours dit et je l’ai toujours cru. Je ne suis pas enceinte. Je dois surement me tromper. Et si c’est vrai que je suis enceinte, qu’est ce que les gens vont dire ? »
Extrême solitude de cette femme jusqu’à ce 6° mois où enfin elle sent bien ce qu’elle porte et sait bien qui elle est. Sa vérité s’impose à elle.
Au 6° mois de grossesse, c’est le coming out d’Elisabeth : elle sort de son placard.

Ça ne vous arrive jamais de ne pas regarder votre vie en face ? De ne pas savoir, de ne pas pouvoir, de ne pas vouloir dire à d’autres ce que vous portez au fond de vous-mêmes, de ne pas trouver les mots, d’avoir peur de le dire ?
Moi oui…
L’étonnant de ce récit, – une bonne nouvelle – c’est qu’au moment où elle commence à en parler, « ses voisins et sa famille se réjouissaient avec elle ». Sa vérité met de la vie.
En prendre de la graine…

Trois mois plus tard, l’enfant de la promesse montre le bout de son nez. Huit jour après, c’est la coutume, ils vont au Temple pour la circoncision. Il recevra son nom.
– « Comment souhaitez-vous que nous l’appelions, Madame ? »
« On l’appellera Jean ! »
– « Jean ? Vous devriez l’appelez Zacharie ! Son père et son grand père s’appelaient ainsi. »
– « On l’appellera Jean », insiste Elisabeth.
On voudrait bien que Zacharie se prononce. On lui donne une tablette. Il écrit : « son nom est Jean… »
Et aussitôt, raconte l’évangéliste, la parole lui revient…
Tiens donc : le consentement à la réalité rend la parole et remet en relation…
Il faut ici aussi en prendre de la graine…

Tout cela est bien étrange : du neuf va naitre dans une rupture de tradition. Il y a dans ce récit quelque chose d’essentiel à entendre ! Et c’est toujours comme ça dans l’expérience humaine du peuple d’Israël. Pour qu’il y ait du neuf, de la vie, de l’inouï, de l’inédit : il faut de la rupture. Et consentir à ce que tout ne se passe pas « comme ça se passait avant ».

Comme il est difficile de consentir à cela. Dans nos vies personnelles comme dans l’Eglise, on se dit « qu’on a toujours fait comme ça », qu’on a « toujours été comme ça », qu’on a « toujours pensé et cru comme ça » et qu’il n’y a pas vraiment de raison de changer.
Comme il est difficile de dissocier la « Tradition » de la « répétition du même ». Or c’est cela que nous pensons souvent, pour ne pas dire toujours. Dans nos vies, dans notre Eglise, dans nos communautés de toutes sortes, tout le monde est bien d’accord pour dire « qu’il faut que des choses changent »… pourvu que ça ne change pas !
Voudriez-vous quelques exemples ?…
Et si nous demandions à Zacharie de nous apprendre à être libres pour que du neuf advienne ?…

Ça va plus loin encore. Jean aurait dû être « prêtre », comme son père. Il aurait dû, en bon descendant d’Aaron comme le précise St Luc, se faire embaucher au Temple. Et ses parents auraient été bien fiers. Ils sont comme ça, tous les parents ! Ils se plaisent à rêver un bel avenir pour leurs enfants jusqu’au jour où – tant mieux – ils prennent une autre route. Mystère des chemins personnels. Le fils ne succède pas toujours au père.  Et c’est encore ici une affaire de rupture. Alors il y a du neuf qui nait.

Jean ne voulait pas être préposé au Temple. Il préférait les grands espaces.
Il pressentait que dans la vie, il y a plus grand que ce qu’on peut penser. Il pressentait que toute vie est traversée par une autre Vie… Il pressentait qu’un nouveau soleil naitrait sur le sol d’Israël et que le Royaume de Dieu se révélerait dans l’ordinaire du peuple. Quelque chose en lui disait que dans l’aventure humaine, il y a une lumière d’en haut…
C’est au désert qu’il s’en alla…
Les gens venaient à lui. Ils racontaient leurs joies et leurs misères. Il leur disait: « plongez, cela vous fera du bien » . Lorsqu’ils sortaient de l’eau vive du Jourdain, ils n’avaient plus envie de  se baigner dans des citernes. Ils sentaient bien qu’il y avait du neuf possible dans leur vie.
Il leur disait alors : « sachez  qu’il y a au milieu de vous quelqu’un que vous ne connaissez pas »…

« Quelqu’un que vous ne connaissez pas »…
En vous.
Au milieu de vous.
Allez à la rencontre de lui et de vous-mêmes…

Plaise à Dieu que nous soyons, les uns pour les autres, des Jean-Baptiste…
Et qu’en nous une parole se libère…
Une vérité.
Parce qu’elle semble mettre l’homme bien en Vie…

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