La traversée

Avec quelques amis de notre Fraternité, âgés de 7 à 87 ans, je m’apprête à traverser la baie du Mont Saint-Michel. Le temps n’est pas de la partie : il fait froid. Ciel et mer ne se distinguent pas dans la gamme des gris.
Le guide prévient : « Ceux qui se décident à commencer ne pourront pas faire marche arrière ! ». On s’interroge et finalement, tout le monde se décide à y aller.

Nous voilà pieds nus à marcher sur le sable. Le Mont est à notre gauche : le guide nous fait partir à droite. Première déroute, mais il connaît le chemin.

Nous voici dans la tangue, une zone vaseuse faite débris de coquillages, de limons et d’argile.  Nos pieds s’enfoncent en cherchant un appui incertain. Nous en avons jusqu’aux genoux. Pour avancer, c’est bien connu, il faut bouger, sortir la jambe de la boue et l’avancer, tenir en équilibre ou au moins essayer. L’un de nous tombe. Rien ne sert dans cette zone là, de se donner le bras. Il ne faut pas emboiter le pas de l’autre, mais nous tenir proches. Libres et aidants. « Ne regardez pas vos pieds, lance le guide, sinon vous tomberez. Regardez devant vous ! ». On ne rit plus. Chacun s’efforce d’avancer en regardant loin devant.

Entre l’infini de l’horizon et moi, il n’y a que quelques frères : cela suffit.

Zone de sable : on se regroupe. Le guide nous entretient de la faune environnante : on l’écoute comme on peut, mais il fait froid.

Sables mouvants : étrange expérience d’un sol qui semble solide mais qui danse sous nos pieds. Mieux vaut ne pas le briser, au risque de sombrer…

Traversée du Couesnon. Le guide nous dit de rester là, groupés. On le voit s’avancer, de l’eau jusqu’aux chevilles, jusqu’aux genoux, puis jusqu’aux cuisses. Il se retourne : « allez-y ! ». Nous avançons, le courant est fort, la tête tourne. Des bras se rejoignent. Il faut regarder devant et s’attacher à d’autres, ne pas laisser le courant nous dériver. Notre point de repère : le guide…

Nous arrivons enfin au pied de la « Merveille ».

Notre existence ? Une traversée comme celle que nous venons de faire…
Dans le débriefing du lendemain, chacun parle de ses envies de vivre, d’avancer et de gagner monts et merveilles. De ses atermoiements, des peurs d’y aller, des regrets et de l’envie – à certaines heures de notre histoire – de faire marche arrière.
L’expérience de cette traversée a touché à l’intime. Chacun parle de ses heures vaseuses où tout devient pesant, où l’on tombe sans avoir pu le prévoir. De ses déroutes. Et de ses proches, bénédiction de Dieu  dans une vie d’homme.
Et chacun dit aussi de qui il s’est fait proche aux heures plus dures de la vie.
Alors on parle sans complexe de nos sables mouvants, de nos enlisements.
Et des courants contraires. Et du gris et du froid.
Et des mains qui se cherchent et se rejoignent, des cœurs qui se conjuguent et de l’espérance qui danse à certaines heures en nous comme une petite fille en robe de printemps.
Chacun parle du bonheur de ne pas faire le chemin tout seul, d’avoir des compagnons de route. De la confiance en la vie et en l’amour que l’on se transmet comme flammèches dans les chaumes.
Et de ce guide, que certains reconnaissent en l’homme de Nazareth : lui, le premier, sait quelque chose – par expérience – de cette traversée de l’existence qu’on nomme Pâque. Il donne de croire que ça vaut le coup de marcher, même quand la vie semble plus dure, et de croire que la vie a le dernier mot. Elle prend corps dans de multiples solidarités, dans une bienveillance, une tendresse pour les autres.
Il donne de traverser nos vies la tête haute. Jamais en solitaire.
Non pas en regardant le ciel, mais en regardant la vie à hauteur d’homme.
Il donne de croire en la « Merveille » d’exister.

dig

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