Le berger des sources vives

C’est un berger : enfin, c’est ce qu’il dit de lui.
Un berger qui connaît son troupeau et qui se laisse connaître. Il sait la vie de chacune de ses brebis, il connaît leur histoire, leurs blessures. Il pressent bien de quoi elles ont besoin pour vivre. Il ne les gave pas. Il ne les engraisse pas. Il n’écrit pas de programme alimentaire pour qu’elles correspondent au désir qu’il a d’elles. Il veut croire que chacune d’elle, lorsqu’elle a faim, sait où trouver l’essentielle nourriture. Il se contente de les accompagner et de les entrainer de pâture en prairie.

Ce berger-là n’enclot pas son troupeau. Il laisse aller et venir. Il aime la liberté. Il aime les grands espaces. Ceinturer ? Enclaver ? Enfermer ? Il ne sait pas. Il ouvre les possibles. Il a le cœur en à-venir. Sa bergerie ne se referme pas sur elles. Dans la lumière d’un matin de Pâques, il a ouvert tout grand le haut portail car l’hiver est passé et qu’il est temps d’aller dehors.

Près de son troupeau, il marche. Le flot de laine qu’il accompagne ne le sépare pas du monde : il porte la Vie en lui. Ce berger-là est un veilleur.

Il marche rarement devant. Il est plutôt derrière : c’est de là qu’il peut voir si l’une ou l’autre de ses brebis a de la peine, si le chemin est trop dur, si l’une ou l’autre est saisie de vertige au bord d’un précipice. Et si un loup attaque, il le verra venir. Alors il se déchaine. Son espérance lui sert de bâton pour l’ascension de la montagne et pour chasser l’ennemi.

Ce berger-là marche à pas lents. A quoi lui servirait de se presser ? Il aime le pas de son troupeau. Il se plait même dans la lenteur. « Mille ans, c’est comme un jour [1]», lui a-t-on murmuré dans le creux de l’oreille : chaque jour naissant n’est pour lui qu’un aujourd’hui, et c’est comme ça depuis la nuit des temps. Il sait par expérience que la vie est une transhumance, un passage. Et que le terme vient en son temps, à l’heure de Dieu.

Quand le soir tombe, quand le troupeau se fatigue et qu’il s’arrête, il se pose au milieu. Plus rien ne le distingue : sous sa cape de laine, il s’est mêlé à lui.

C’est un berger, pas un mercenaire : il n’a rien à gagner, il ne cherche pas de rétribution. Son salaire ? Le bonheur simple d’être en chemin, de contempler la route et de veiller sur le troupeau qu’il aime. Même au milieu de mille moutons, il demeure libre, aimablement. Gratuitement. Lui seul sait bien ce que vaut son peuple trottinant : cela ne se compte pas en or.

Ce berger-là n’est pas causant. Les bêlements de ses brebis et les chamailleries des boucs ne l’atteignent pas :  la nuit, dans son silence, il se plait à donner à chaque étoile un nom et tôt matin, il chante la lumière qui vient. Les vrais bergers sont rarement causeurs ou, quand ils causent, c’est bien souvent avec le vent.

Matin venu, un premier mouton se lève : les moutons moutonniers s’ébranlent aussitôt au risque d’ignorer qu’il existe un sentier et qu’au dessus de leur tête, il y a un soleil. Est-ce vraiment vivre que de se résigner à n’avoir que « mouton ou brebis à sa droite et à sa gauche, derrière et devant lui [2]» ? Est ce vraiment vivre que de n’avoir comme but que « de suivre, en le fixant obstinément, le paquet de laine, pareille à la sienne, qui marche devant chacun d’eux » ? Il n’aime pas la masse informe. Alors il les appelle par leur nom : la fragile et l’inquiet. Et l’autre qui s’enflamme. Et aussi la timide, le boiteux, la clopinante. Dans leur diversité, chacun émeut son cœur. Sa joie, c’est leur vie. Ils sont en lui. Et sa voix est crédible : il s’est laissé connaître. On peut lui faire confiance.

Ce berger-là, qu’on appelle Christ, porte sur ses épaules un large manteau. La métaphore s’achève ici. Le suivre, c’est le laisser nous partager sa cape de « bon pasteur ». Et y cacher les frères qu’il met sur notre route jusqu’à l’extrême de leurs désirs.

Raphaël Buyse
Avril 18

Cet article est paru dans La Vie du 19 avril 2018

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[1] Psaume 89

[2] Il faudrait aller lire « le Nagneau », un conte tragique de Madeleine Delbrêl dans « Le moine et le nagneau » – Œuvres complètes – tome 4 – Nouvelles Cité

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