Quelle heure est-il ?

Tout à l’heure, en arrivant, j’ai vu que vous aviez, les uns et les autres, des sacs à main, des sacs à dos, des pochettes. Qu’est ce que vous avez mis là dedans ? Oh, sûrement pas tout ce que vous avez chez vous, surement pas tout ce que vous avez amené ici à Lourdes, mais simplement quelques petites choses : de quoi tenir la matinée ou la journée.
Allez, j’imagine bien : quelques biscuits que vous êtes prêts à partager, un peu d’eau pour la soif, un appareil photo pour garder quelques beaux souvenirs, un chapeau de soleil (il faut y croire), un téléphone pour rester connecté, … et je ne sais quoi encore. Sans doute pas grand chose… et je suis presque sûr que ce que vous avez emmené, vous seriez prêt à le partager…
J’ai l’impression que, depuis 2000 ans,  l’Eglise vit comme ça :  chacun portant, là où il est, son petit sac à dos… Depuis plus de 2000 ans, c’est la mise en commun du peu que nous avons qui permet que la vie circule…
Bon, allez, rangez vos sacs : on regarde l’évangile.

Vous avez entendu. Jésus est là, près de la mer de Galilée. Et des gens viennent à lui, des foules, même. Avec, dit St Marc, des boiteux, des estropiés, des aveugles et des muets. Et lui, il les voit arriver en grappes humaines. Lui, le Christ, il ne voit pas une foule : il voit des hommes, des femmes, des jeunes et des enfants. Il ne voit pas une masse, il voit des visages. Il ne voit pas un « tas » de gens, il voit des personnes. Il est touché par leur histoire, par la vie de chacun, tout comme nous sommes touchés nous-mêmes par la vie des uns et des autres qui sont ici à Lourdes ou que nous rencontrons dans les lieux de nos vies ordinaires.

Regardez l’évangile. Jésus est là, il les regarde.
Les gens viennent à lui, on conduit même à lui ceux qui ne peuvent pas se déplacer. Et puis on peut l’imaginer aussi, il va au devant d’eux. Il s’arrête, il cause à l’un, il pose sa main sur l’épaule d’un autre, il sourit à quelqu’un qui est triste, il dit un mot à celui qui attend une parole. Et le temps passe. Et les gens sont heureux. Il y a des guérisons, lit-on dans l’évangile… Tout le monde n’est sans doute pas guéri, mais ce qui est certain, c’est que chacun reçoit pour lui de la lumière, de la force, de la patience et du courage. De la tendresse aussi.
Ce qui est certain, c’est que chacun de ceux qui croisent son regard est guéri de sa solitude, de son isolement, ou de son abandon… Et c’est peut être ça le vrai miracle. Il se produit encore ici, vous le savez bien…

Vous l’avez entendu, Jésus. Il dit : « je suis saisi de compassion ». Autrement dit, le voilà pris au cœur et pris au ventre par ces hommes et par ces femmes en quête d’une vie plus belle et plus humaine.
Ça ne vous arrive jamais à vous, de contempler les gens qui marchent dans les rues de nos villes, et de vous interroger sur la part de mystère de chacun de ceux que vous croisez, et de vous demander ce que tel ou telle attend pour sa vie. Moi ça m’arrive, souvent. Dans ces heures là, j’entends dans le silence de mon coeur mon Ami qui me dit : « Raphaël, je ne veux pas les renvoyer, ils pourraient défaillir en chemin… »
Il faut que nous demandions au Seigneur de nous donner sa passion des hommes et de femmes de ce temps. Non pas pour aller leur fourguer les leçons de morale de quatre sous ou leur apprendre ce qu’ils doivent croire ou devenir, mais pour entendre le mystère de leur vie, pour entendre les battements de leur cœur. Parce que c’est ça, d’abord, la joie de la mission : écouter battre le cœur des hommes et des femmes que la vie nous fait rencontrer…  Et rendre plus vivables des vies qui ne le sont pas, ou si peu, ou si difficilement. Et rendre plus dignes aussi les vies qui sont jugées indignes.
Seigneur, il faut que tu nous apprennes cette passion de l’humanité qui te faisait sans doute rire et pleurer, te mettre en colère et marcher au rythme de ceux que tu rencontrais. Il faut que tu nous apprennes ça, Seigneur…

Allez, revenons à l’évangile. Vous l’avez entendu : voilà que le soir tombe. Et les disciples voudraient bien qu’il congédie la foule : ils commencent à trouver le temps long, ils se pourrait même bien que les gens les ennuient. Ils ont le sentiment d’avoir terminé leur journée, alors que Jésus continue et continue encore, sans se lasser. Il est « 5 heures moins le quart » et déjà, ils rangent leur compassion.
A la fin de ce « pèlerinage moins le quart », vous les jeunes, qu’allez vous faire de votre générosité ? La ranger ? Passer à autre chose ou la laisser marquer votre vie comme une bonne nouvelle ?
Et vous les BH, comme on dit, qu’allez vous faire aussi ? Il ne faudrait pas que les BH se transforment en faiseurs de BA comme les disciples de l’évangile qui sont assez terribles ! Ils ont envie de « passer à autre chose », les disciples, alors que justement, c’est l’heure de durer. En fait, on dirait qu’ils ont peur de ne pas être à la hauteur : il y a une foule nombreuse et ils ne sont pas certains d’avoir assez pour nourrir tous ces gens… Ils doutent, non pas de leur richesse, mais de leur pauvreté. Et ils se savent pas encore que c’est cela que le Seigneur attend : pas la richesse, mais la pauvreté, pas la puissance, mais la fragilité…
Ce qui est très touchant, dans ce passage de l’évangile, c’est que Jésus va les pousser à aller un peu plus loin. « Qu’avez-vous dans vos sacs, les amis ? » leur demande-t-il.
Alors ils ouvrent leurs sacs à main et leurs sacs à dos et ils font leur petits comptes : ils se regardent, ils se parlent. La parole échangée, les regards qui se croisent, et « le peu » conjugué les fait passer du doute à la confiance. « Seigneur, nous avons fait le compte : on a 7 pains et des petits poissons… »
Ne trouvez-vous pas que ça ressemble un peu à nos vies, cette histoire là ? Qu’est-ce que nous avons dans le sac de nos amours ? Pas grand chose d’autre que sept pains et quelques petits poissons… Et on se sent bien pauvres… C’est ça l’Eglise…
L’Eglise n’est jamais un grosse centrale d’achat et de distribution, mais un simple petit peuple d’hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, qui pressentent qu’il y a de la vie à recevoir du côté du Seigneur, et qui croisent leurs regards et qui conjuguent leurs pauvretés.
L’Eglise, elle ne nait pas dans des programmes, des stratégies missionnaires, ou dans des plans d’évangélisation, mais simplement dans le croisement de regards de quelques pauvres que nous sommes.

On est appelé chacun, par son nom, à ouvrir notre sac et à aller en rejoindre d’autres… Le peu que nous avons et le peu que nous sommes, lorsqu’il est déposé dans les mains du Seigneur nous permet de devenir des charnières de la grâce… Pas des témoins, pas des colporteurs de bonne nouvelle, pas des représentants d’église, pas des prédicateurs, mais simplement des signes, des sacrements, des traces de la divine tendresse dans le monde d’aujourd’hui.

Dans quelques instants, le Seigneur va passer encore au milieu de nous, au milieu de nos frères malades. Et c’est nous qui allons – in nomine Domini – au nom du Seigneur, leur partager de quoi vivre et vivre encore, et traverser la maladie.
Il ne va pas se passer grand-chose, simplement quelques gestes simples et un peu d’huile parfumé qui parlera de la tendresse du Seigneur pour chacun. Et encore, et toujours, un croisement de regards. C’est ça, l’Eglise…
L’huile qui va être imposée sur le front et sur les mains de nos amis malades, il faut qu’elle vienne aussi toucher nos articulations endolories par des rhumatismes pour nous remettre en marche;  il faut qu’elle vienne graisser aussi les cadenas et les serrures rouillées de nos sacs et nos cœurs …

Quelle heure est-il, les amis ?
Il n’est jamais « 5 h moins le quart », l’heure de fermer et de passer à autre chose.
Quelle heure est-il ? C’est toujours l’heure d’aimer…
Viens nous apprendre cette nouvelle mesure du temps et de l’éternité. Nous t’en prions, Seigneur !

Raphaël Buyse – Lourdes – 13 juin 15

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